En octobre 1984, paraissait le premier numéro de « La Lettre de Micberth », avec en exergue une citation de Vigny (Alfred de) qui se révèle pleine de vérité aujourd'hui encore : « La presse est une bouche forcée d'être toujours ouverte et de parler toujours. De là vient qu'elle dit mille fois plus qu'elle n'a à dire et qu'elle divague souvent et extravague. » Cette « Lettre » reprenait la tradition de la feuille pamphlétaire développée quelque temps plus tôt dans « Le Nouveau Pal » où « La volonté d'être unanimement exécrables nous animait de son feu scintillant. Le mépris des imbéciles fut souvent un bienfaisant réconfort et notre seul salaire ». Le texte livré ci-après est un extrait d'un article intitulé publié dans ce numéro. Il fait référence à un événement de cette année-là, que beaucoup auront oubliés. Mais il reste formidablement actuel dans l'analyse de notre monde qui, sous prétexte de mutation nécessaire, semble glisser avec bonheur vers le nouveau chaos tel que Micberth l'annonçait.

« On ne peut pas échapper à la grosse poussée bête de la raison commune, car l'histoire nous dit que lorsqu'on y échappe par désespoir, désinvolture, dégoût ou passion, c'est pour tomber dans les pièges de l'autoritarisme de gauche comme de droite, pour, prurit calmé, pleurer sur les charniers de nos turpitudes et inventer des enfers, tant délicieusement racontés qu'ils charment nos petits-enfants. Napoléon, Hitler, Staline, Mao dorment suavement dans le coeur de millions de petits d'hommes. Et plus on fera étinceler les horreurs, plus on avancera l'échéance du nouveau chaos. Et la translation perdurera.

« La vérité est probablement marginale, anticonformiste et hostile aux multitudes. Mais pour établir un mode de vie conforme à la vérité (enfin identifiée et débarrassée des sophismes), il faudrait massacrer la quasi-totalité des terriens ou les maintenir en esclavage, comme il a été, comme il est et malheureusement comme il sera. 

« Et si par hypothèse, aucune vérité décrite et ainsi figée ne vaut parce qu’elle est justement cette dynamique dans l’espace et dans le temps, insaisissable sur l’instant, simplement mesurable, descriptible par sa trajectoire historique, fruit de toutes les vérités et des expérimentations, celui qui réussit à systématiser son idéologie et à organiser les hommes autour d’elle, est tout à la fois un démon pour ses contemporains et une utilité pour l’évolution morale, politique et sociale de l’homme. Voilà pourquoi la condamnation in aeternum du tyran est une dangereuse sottise.

 « En brocardant, par exemple, constamment Hitler, on fait naître dans la conscience de ceux qui n’ont pas connu l’horreur nazie, non pas l’aversion espérée mais un sentiment trouble, confus, qu’il n’est, bien sûr, pas possible d’analyser exhaustivement ici mais dont on retrouve les traces précises dans la vêture des Anges de la mort, les mouvements folkloriques néo-nazis, les cercles de réhabilitation, les travaux d’un Faurisson, les déclarations incongrues et élogieuses de tel ou tel leader politique, et parfois même, traces plus imprécises mais d’autant plus dangereuses dans la multitude de films, émissions télé, livres, articles, conférences consacrées à la dernière guerre mondiale.

« Nier en morale politique l’utilité historique des systèmes mis en place par un Napoléon Ier, un Hitler, un Staline, etc., c’est évidemment refuser la civilisation, l’idée que l’homme peut corriger ses erreurs par l’expérience et la bonne connaissance de son passé.

« Hitler n’a jamais été plus dangereux qu’aujourd’hui. Sous la plume des apprentis sorciers qui le couvrent d’immondices, il apparaît aux nouvelles générations comme une sorte d’ange satanique blasphémé par les penseurs épais du conformisme débilitant. Pour un peu, il deviendrait le symbole d’un romantisme intemporel. L’homme ayant esthétisé sa cruauté glacée : le courage absolu d’une solitude désespérée qui se domine, domine les autres et les extermine. Bref, la création par la destruction sublimée.

« L’illustration de ce qui précède se trouve dans le cas de l’ex-obersturmfürher SS Klaus Barbie.

« Le gouvernement socialo-communiste, pour des raisons assez sordides, il faut bien l'avouer, fait appliquer une loi aux effets rétroactifs (le chef hiérarchique de Barbie, le général Oberg, chef de la police en France, condamné à mort en 1954 pour crime de guerre par le tribunal militaire de Paris, a été en avril 1958 gracié par Coty et libéré avec son adjoint Knochen par de Gaulle en 1963). Il en va tout autrement pour celui que la presse appelle « le boucher de Lyon ». L'article VII de la Déclaration des droits de l'homme inscrite au préambule de la Constitution dit : « Nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée ». La loi de 1964 introduit en droit français la notion de « crime contre l'humanité ». Bravo, mille fois bravo ! Mais dans le cas de Barbie, ne bafouerait-t-on pas le « principe fondamental de la non-rétroactivité de la loi pénale » ?  

« Que signifie le refus de l’obligation morale du pardon ? Quelle est cette apologie du bellicisme qui distingue les bonnes des mauvaises guerres ? Les crimes utiles et pardonnables, des crimes odieux et inexpiables ?

« A-t-on le droit de fabriquer l’extradition d’un résident au motif d’intérêts politiques, stratégiques et économiques ? (Le président bolivien Hernan Siles Zuazo s’est, paraît-il, frotté les mains.)

« A-t-on, enfin, le droit d’organiser une publicité outrancière à la cruauté de l’homme et qui banalise ce qui devrait n’être qu’un repoussoir universel ?

« Beaucoup aujourd’hui renvoient dos à dos résistants et collabos, gouvernement français et Barbie. Bataille de salauds…

« Jolie nouaison à prévoir, dans une France à venir, sous la maîtrise d’une nouvelle idéologie aussi écoeurante que le nazisme, éclosera une foultitude de petits Barbie.

« J’en prends le pari.

« On me pardonnera cette longue digression. J’ai simplement voulu dire que morale et intelligence ne faisaient pas forcément bon ménage.

« Je crois que la démocratie, en raison de son système indirect, n’a jamais été qu’une utopie fort dangereuse. En refusant de se donner les moyens d’être vraiment démocratique, elle nous oblige à un perpétuel balancement entre les extrêmes de gauche et de droite, pareillement détestables. En omettant de prendre en compte les épiphénomènes les plus cruels de son histoire, en utilisant négativement ses forces politiques comme tristes exutoires occasionnels, elle perpétue la barbarie et freine l’évolution intelligente des hommes. En s’embourbant dans un extrême centre (on me passera la plaisanterie) elle désespère ses citoyens et les livre en pâture à toutes les aventures rutilantes mais pernicieuses du destin. »

(Micberth in La Lettre n° 1« Colère. Je n'aime pas l'extrême droite », octobre 1984)

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